[Critique] Le magasin des suicides

Présenté en avant-première sur la Croisette lors du Festival de Cannes puis en ouverture du Festival international du film d'animation d'Annecy début juin, Le magasin des suicides arrive dans nos salles en ce début d'automne. En dépit de son titre sinistre, cette adaptation de l’œuvre de Jean Teulé cache un film plein d'espoir et d'optimisme...

Le film

Imaginez une ville où les gens n’ont plus goût à rien, au point que la boutique la plus florissante est celle où on vend poisons et cordes pour se pendre. Mais la patronne vient d’accoucher d’un enfant qui est la joie de vivre incarnée. Au Magasin des Suicides, le ver est dans le fruit...

L'ouverture au public du magasin a lieu aujourd'hui 26 septembre 2012, en 2D et 3D.

Notre avis

Avant de devenir un film, Le magasin des suicides est un livre de Jean Teulé, hirsute et biscornu, publié en 2007 et traduit depuis dans une quinzaine de langues. Rapidement, le réalisateur Patrice Leconte est approché pour faire une adaptation du livre, ce qu'il refuse tant ce roman à l'univers aussi bizarre que décalé lui semble inadaptable en prises de vues réelles, «à moins d'être Tim Burton» précise-t-il.

Il faudra attendre encore une année pour que le projet voit le jour, sous l'impulsion du producteur Gilles Podesta, qui souhaite en faire un film... d'animation. Il n'en faut pas plus pour convaincre le célèbre réalisateur des (Les) Bronzés (entre autres) à qui cela apparait comme «une évidence». Évidence parce que P. Leconte caressait depuis de nombreuses années déjà l'ambition de réaliser un film d'animation, évidence également parce que l'animation apparaissait comme le seul moyen de retranscrire à l'écran l'univers du livre de J. Teulé. «Avec l'animation, on n'est plus dans la vraie vie, on est ailleurs, dans un univers décalé, un monde recomposé, donc des choses folles, bizarres, hirsutes.» déclare le réalisateur dont les références vont de Monstres et Cie à Valse avec Bachir sans oublier L'Etrange Noël de Monsieur Jack.

Le magasin des suicides est également très musical avec pas moins de neuf chansons et une bande originale composée sur mesure par Etienne Perruchon. En 30 ans de carrière, celui-ci a signé un grand nombre d’œuvres appartenant à des genres aussi différents que la musique symphonique, la musique de scène et la musique de film. Là encore ce choix est venu tout naturellement tant le projet s'y prête à la perfection, permettant de faire un film à la fois très noir et très joyeux. Les chansons sont ainsi parfaitement intégrées à l'intrigue et servent à raconter l'histoire, tandis que les thèmes et les instrumentaux créent une réelle émotion musicale qui complète et sublime les images. Réunies ensembles, la musique et l'animation permettent encore plus de liberté et rendent le «politiquement incorrect» parfaitement supportable tant il est décalé. La chanson du suicidé (pour ne citer qu'elle) aurait ainsi eu beaucoup de mal à voir le jour en «live».

A mi-chemin entre la comédie musicale, le film d'animation traditionnel et le conte radiophonique, Le magasin des suicides ne souffre d'aucun temps mort et se savoure avec délice d'un bout à l'autre. La réalisation est soignée et maitrisée, de la mise en scène à la manière de «filmer» l’environnement. Les travellings aériens dans les rues ou les plongeons sous la pluie depuis le haut d'un immeuble n'ont ainsi rien à envier à un «vrai» film et nous prouvent tout le talent du réalisateur, mais aussi de toute l'équipe du film.

Côté technique, le choix s'est porté sur le «cut-out» (papier découpé). Ainsi, bien que le film soit en relief, les personnages sont eux en 2D et ont été animés de manière traditionnelle. Il est ainsi plus juste et cohérent de parler ici de 2D relief. Mais quoi qu'il en soit, le résultat visuel est impressionnant jusque dans les moindres détails, tant au niveau de l'environnement que de l'animation des personnages... pour une immersion totale.

Terne, sinistre et intemporel, la ville où se déroule le film a tout d'un monde désespérant où on ne mettrait les pieds pour rien au monde. Les façades sont austères et hautes, le soleil n'entre jamais dans les rues et l'unique oasis est l'échoppe des Tuvache. Tel un magasin de farces et attrapes, celui-ci est coloré et rempli d'une foule d'articles appétissants. «Dehors, c'est sinistre, mais dedans on est bien !»

Les Tuvache justement, parlons-en... Mishima, le père, est un homme très avenant, avec une fine moustache et un physique de garçon coiffeur. Sa femme Lucrèce est pomponnée, toujours bien coiffée avec les cheveux choucroutés, le rouge à lèvres nickel. Ils sont accueillants comme de vrais bons commerçants, toujours tirés à quatre épingles. Quant aux enfants, Vincent est une espèce de nouille, une algue qui marche comme une parenthèse molle, avec la paupière lourde et le goût à rien. Marilyn est une ado gothique qui se trouve moche, qui a quelques kilos en trop et qui ne sait pas encore qu'elle peut être séduisante. Les personnages sont typés par leurs défauts ce qui les rend tout de suite évocateurs. De l'aveu du réalisateur, le plus difficile à trouver a été Alan chez qui tout est positif et joyeux... le risque était de tomber dans la caricature, et c'est finalement son optimisme spontané qui a inspiré son personnage: un grand sourire posé sur un corps fluet.

A contre-pied de la tendance actuelle dans le monde de l'animation, P. Leconte a choisi pour donner vie à ses personnages des acteurs pas forcément connus du grand public mais que lui connait et avec qui il apprécie travailler. Il souhaitait ainsi des comédiens sachant jouer avec fantaisie, vivacité, précision... mais aussi chanter. Leurs noms ne vous diront ainsi pas grand chose, mais leurs voix collent à la peau des protagonistes pour un résultat haut en couleurs et qui contribue à donner au film toute sa saveur.

En conclusion

Beau, drôle, parfaitement réalisé... et surtout bien caustique comme il faut, Le magasin des suicides est un grand film et une réussite pour les débuts dans l'animation de Patrice Leconte. Le réalisateur de certaines des plus grandes comédies à la française nous offre ici un cocktail détonnant d’humour noir, servi par des prouesses graphiques et une bande originale savoureuse.

Décalé, osé, audacieux, subversif, pétillant, politiquement incorrect, mortellement drôle, délicieusement macabre... les qualificatifs ne manquent pas pour ce petit bijou de l'animation. Vous prendrez bien une petite mort ? alors direction votre cinéma le plus proche, en famille mais à partir de 10 ans. Avec la crise qui vous défrise ♫, Le magasin des suicides est la solution qu'il vous faut!! 8/10

«LA référence, presque encombrante, le chef d’œuvre absolu, c'est pour moi L'Etrange Noël de Monsieur Jack qui est d'une invention étourdissante. Malgré cette influence écrasante, j'ai voulu faire un film animé et musical, subversif et familial, pas politiquement correct, mais populaire et accessible à tous.» Patrice Leconte, réalisateur

Fiche technique
Gilles Podesta présente...
Un film de Patrice Leconte
Produit par Gilles Podesta, Thomas Langmann, Michèle et Laurent Pétin, André Rouleau & Sébastien Delloye
Scénario & dialogues de Patrice Leconte, d'après le roman de Jean Teulé
Musique originale de Etienne Perruchon
Sortie dans les salles françaises le 26 septembre 2012, en 2D et 3D
Durée : 1h25

Avec les voix de
Mishima ... Bernard Alane
Lucrèce ... Isabelle Spade
Alan ... Kacey Mottet Klein
Marilyn ... Isabelle Giami
Vincent ... Laurent Gendron
Le joli garçon ... Pierre-François Martin-Laval
Le Psy ... Eric Métayer

1 commentaire

  1. #1 jayer

    sur ta critique je pense aller le voir, ça m'intrigue beaucoup !!!