[Critique] Il était une forêt

Le film

Ils naissent minuscules mais deviendront des géants. On les croit immobiles, et pourtant ils voyagent. On les pense passifs alors qu’ils sont capables des plus remarquables stratégies pour accomplir leur destin. Ils règnent sur le temps, là où l’Homme et les animaux règnent sur l’espace. Pour franchir les portes de ce monde et découvrir sa puissance et sa richesse, il faut être guidé. Partez pour un voyage initiatique au coeur des forêts primaires tropicales durant lequel vous allez parcourir sept siècles à travers le temps végétal. De la première pousse aux monuments majestueux qui dominent un monde fourmillant de vie, découvrez le plus secret des univers...

Écrit et réalisé par Luc Jacquet, sur une idée originale de Francis Hallé, botaniste de renom, père du Radeau des Cimes et spécialiste de l’écologie des forêts tropicales primaires, Il était une forêt nous offre une plongée onirique dans les forêts tropicales primaires, un monde de merveilles naturelles, sanctuaire de la biodiversité de la planète. A découvrir actuellement dans les salles...

Notre avis

Depuis des années, Luc Jacquet filme la nature et le monde animalier pour émerveiller les spectateurs à travers des histoires uniques et passionnantes. En 2010, suite au succès de La marche de l'empereur - Oscar du meilleur documentaire - et du (Le) renard et l'enfant, le réalisateur crée Wild-Touch. Cette association à but non lucratif a pour objectif d'accompagner des projets nés de la rencontre avec de grands témoins scientifiques, spécialistes des grandes causes environnementales (forêts tropicales primaires, Antarctique, changement climatique, corail...). «Je souhaite offrir au grand public une plongée exceptionnelle au sein de ces ultimes espaces de nature sauvage. Présenter la nature de façon sensible pour émouvoir et émerveiller les hommes afin de recréer ce lien indispensable qui nous unit à elle.» explique-t-il ainsi.

Pour The Walt Disney Company France, il était tout naturel de distribuer ce nouveau film à l'instar des deux précédents du réalisateur. En revanche, et pour ne pas interférer avec les objectifs et l'image de Wild-Touch, TWDC n'est pas intervenue dans la production du film et même si ce dernier aurait pu prétendre au label "Disneynature" de par son message, il sort «sans étiquette», preuve de la neutralité de son distributeur.

Le cinéma aime les histoires claires, le premier défi a ainsi été de trouver une ligne simple pour raconter les forêts tropicales primaires. Plus que l'histoire de la vie «dans» la forêt, le film est avant tout l'histoire «de» la forêt. L.Jacquet nous emmène dans un extraordinaire voyage racontée par F.Hallé, seul être humain présent, qui offre au spectateur son expérience et son vécu, ses schémas et ses croquis. Pour la première fois, une forêt va (re)naître sous nos yeux. De la première pousse à l’épanouissement des arbres géants, de la canopée en passant par le développement des liens cachés entre plantes et animaux, ce ne sont pas moins de sept siècles qui vont s’écouler en moins d'1h30. La forêt se reconstruit comme un puzzle jusqu’à son point d’équilibre, c’est à dire le point ultime de reconnexion entre tous les êtres vivants qui la constituent.

Faire un film sur les arbres, il fallait oser... et L.Jacquet et ses équipes ont défié les règles du cinéma ! Un sujet apparemment immobile par rapport à notre échelle de temps quand le cinéma est par nature un formidable capteur de mouvement, un sujet qui s’élève jusqu’à 70 mètres de hauteur quand le cadre de la caméra est le reflet de notre champ de vision, un sujet qui pousse de quelques centimètres par an quand une caméra filme à 24 images par seconde... autant de défis à relever.

En dépit de l'absence de comédiens, le film était totalement scripté et tout était prévu à l'avance. L'équipe savait ce qu'elle voulait, elle ne connaissait juste pas nécessairement le meilleur moyen de l'obtenir. Pour ça, L.Jacquet et ses hommes ont fait «confiance à la forêt» qui offre une vie et des évènements perpétuels. La mort d'un arbre filmé sous tous les angles en est le meilleur exemple : l'équipe voulait filmer cette scène, restait à trouver un arbre qui s'y prête.

Le tournage de Il était une forêt s’est déroulé de juin à novembre 2012, essentiellement au Pérou et au Gabon. F.Hallé explique «Nous ne voulions parler d’aucune forêt en particulier, mais de la forêt tropicale primaire en général. Nous avons réuni un florilège, en allant chercher ce qu’il y a de plus beau, de plus significatif dans toutes les forêts du monde, pour en faire une forêt emblématique dans laquelle on développerait notre histoire.» C’est pour cela que l’on voit des jaguars, des éléphants, un Moabi, un kapokier dans une seule et même forêt.

Avec l'ensemble des images ramenées du cœur de la forêt, Luc Jacquet et Francis Hallé nous racontent une histoire. Si les plans de la forêt ou de la canopée ne sont pas aussi impressionnants que dans Chimpanzés (par exemple), le film tire sa force de l'apport de l'infographie et de son message "éducatif". Plutôt que de réaliser des images de synthèse se voulant hyper réalistes (mais qui ne l'aurait été au final sans doute pas été), les deux hommes ont choisi une animation stylisée et minimaliste, s'appuyant sur les croquis du botaniste, pour faire le lien entre toutes les images réelles filmées au cœur de la forêt.

Le film offre en revanche de magnifiques plans "macros" aux couleurs éblouissantes, à l'instar de ce singe pollinisateur ou de cette fourmi qui déloge une chenille d'une branche. On se rend également compte au travers de ce film que les végétaux sont tout au moins aussi impitoyables entre eux que les animaux, et rivalisent d'ingéniosité pour survivre et faire vivre leur espèce. L'histoire de la liane passiflore qui nous raconte l'évolution des espèces végétales et animales obligées de s'adapter entre elles pour survire en est le parfait exemple.

La musique originale, a été composée par Éric Neveux, auteur de très nombreuses bandes originales. Le rôle de la musique et sa place sont essentiels dans Il était une forêt. Éric Neveux explore un univers musical très large, de l’orchestre classique aux programmations électroniques en passant par des textures plus abstraites pour apporter toute l’originalité et l’élégance à sa composition. Les parties orchestrales soulignent la dimension épique et “merveilleuse” de l’histoire.

La chanson du générique de fin «Once upon a forest» est signée Emilie Loizeau. L'artiste nous livre une composition qui lui ressemble pleinement sur un sujet qui lui «tient particulièrement à coeur» Luc Jacquet voulait une chanson qui puisse clore son film, une chanson qui illustre la fable qu’il nous conte au travers des mots d’un botaniste... le résultat est à la hauteur de ses attentes.

En conclusion

Il était une forêt c'est avant tout un conte, au titre parfaitement trouvé, qui nous relate l’histoire d’une forêt tropicale et de ses habitants tant feuillus que poilus ou à plumes, au fil des saisons et des années. Jamais moralisateur, le film se construit tel un manifeste pour la protection de l’environnement. A travers des croquis mais surtout des images filmées au coeur des grandes forêts primaires, le botaniste Francis Hallé guide le spectateur à travers l'histoire de cette forêt et nous invite à observer au plus près la nature en vie. A aucun moment le film ne sombre dans le pessimisme et un côté défaitiste, il se contente de nous présenter une forêt tropicale dans l'espoir que nous prenions conscience des richesses de notre planète et que nous les protégions.

Passée la surprise du choix visuel audacieux qu'est le mélange d’images réelles et d’infographie, le spectateur se laissera porter (et emporter) par cette belle histoire. Entre documentaire et pédagogie, Luc Jacquet nous livre un film audacieux, servis par de belles images et au message universel. A découvrir, à partir de 8 ans.


Croquis de Francis Hallé