[Critique] L'île de Giovanni

Le film

«Le 15 août, on a appris qu’on avait perdu la guerre. On ne comprenait pas vraiment ce que cela signifiait. Puis tout a changé. C’est le jour où j’ai rencontré Tanya...»

1945 : Après sa défaite, le peuple japonais vit dans la crainte de l’arrivée des forces américaines. Au nord du pays, dans la minuscule île de Shikotan, la vie s’organise entre la reconstruction et la peur de l’invasion. Ce petit lot de terre, éloigné de tout, va finalement être annexé par l’armée russe. Commence alors une étrange cohabitation entre les familles des soldats soviétiques et les habitants de l’île que tout oppose. L’espoir renaît à travers l’innocence de deux enfants, Tanya et Junpei...

Mention spéciale du jury lors du Festival international du film d'animation d'Annecy 2014 où il était présenté en compétition, L'île de Giovanni est visible dans les salles françaises depuis le 28 mai dernier...

Un peu d'histoire

Pendant la conférence de Yalta de février 1945, le président américain Franklin D. Roosevelt demanda à l’Union soviétique d’attaquer l’Empire du Japon. Pour compenser son effort en Asie de l’Est, l’URSS recevrait la Sakhaline du sud (Karafuto pour les Japonais) et les îles Kouriles, des territoires cédés au Japon par la Russie impériale en 1905. L’armée rouge annexa ainsi tous les territoires concernés par l’accord à partir du 19 août, soit trois jours après la capitulation du Japon face aux Alliés.

Mon avis

C'est un fait, les réalisateurs japonais aiment nous proposer des films sur la période post-guerre dans un Japon en pleine reconstruction. Loin d'être simplement une œuvre de plus sur le sujet, L'île de Giovanni est avant tout une histoire humaine réellement touchante, empreinte d'espoir et d'optimisme, en plus d'être (inspiré d')une histoire vraie.

70 ans après le débarquement en Normandie, le film prend une résonance particulière. Le Japon ayant perdu la guerre, les Américains et les Russes sont ainsi montrés comme les méchants. Le réalisateur Mizuho Nishikubo nous invite à découvrir un pan de l'histoire japonaise peu connu mais réellement intéressant, d'autant plus qu'il n'est jamais abordé sur un ton moralisateur ni coupable.

L'île de Giovanni raconte les évènements dramatiques vécus par les habitants de la petite île de Shikotan, qui se retrouvent en une nuit de l’autre côté d’une nouvelle frontière dessinée à la fin de la guerre. Les évènements décrits s’inspirent de la vie de M. Hiroshi Tokuno, tels qu’il les a racontés à l'équipe du film. Il a servi de modèle pour le personnage principal, Junpei. Tokuno a fraternisé avec ses nouveaux voisins russes, mais quand le rapatriement de tous les Japonais a commencé, les évènements ont hélas pris une tournure dramatique...

Le film est vu à travers les yeux de Junpei et de son jeune frère. Il baigne ainsi dans une fraicheur et une spontanéité juvénile, mais n'oublie pas pour autant de confronter le spectateur à la violence de l'Histoire. Alternant des scènes de vie quotidienne emplies d'innocence et des scènes plus dures, M.Nishikubo a su doser avec intelligence l'intensité du message qu'il veut faire passer. Les plus jeunes spectateurs risquent d'être ainsi un peu choqués, mais de par sa construction le film invite avant tout à la réflexion et à nous faire passer un message.

Le réalisateur voulait ajouter un élément fantastique à l’histoire, et pour ce faire il s'est inspiré de la nouvelle de Kenji Miyazawa, Train de nuit dans la Voie lactée. Tel un fil conducteur, cette nouvelle et ce monde qu’elle dépeint est une force conductrice psychologique pour les deux frères. Cela apporte aussi un côté onirique au film qui enrichit le film d'éclats de couleurs, interrompant momentanément le contexte réaliste.

Le film est coproduit par la Japan Association of Music Enterprises, dont le rôle est de protéger et développer le patrimoine musical japonais. Ce n'est donc pas anodin si la musique est omniprésente, mélangeant accents russes et japonais, témoignage des cultures qui se croisent. Les chansons jouent un rôle important dans l’interaction des enfants japonais et russes du film, elles leur permettent de communiquer entre eux et de dépasser la barrière de la langue à l'instar de ce concours de chant où chaque classe essaye de chanter plus fort que l'autre.

L'ensemble des décors du film ont été créés par un français, Santiago Montiel, dont le style unique est très caractéristique et rappelle des coups de pinceau avec une perspective volontairement déformée. L'artiste nous offre ainsi des paysages magnifiques aux allures de tableau, qui renforcent la poésie et l'émotion de nombreuses scènes. L'immersion est également complétée par une très belle utilisation des couleurs, tantôt sombres pour les scènes dures et violentes, tantôt beaucoup plus colorées et lumineuses pour les scènes joyeuses.

Dessinés avec le minimum de traits possible mais tout en faisant ressortir l’atmosphère de l’époque, les personnages sont attachants et leur animation est très belle, tranchant avec le côté parfois un peu trop scolaire des films japonais.

De nombreuses recherches ont été effectuées pour recréer l’atmosphère de l’île de Shikotan en 1945, elles ont permis de rendre les dessins les plus authentiques possibles et de coller au plus près de la réalité historique narrée dans le film. L'équipe a également travaillé avec un professeur spécialisé en culture russe et tous les personnages soviétiques du film ont été doublés à Moscou.

En conclusion

Mention spéciale du jury lors du Festival international du film d'animation d'Annecy 2014, L'île de Giovanni est une très bonne surprise, un film intelligent comme on aimerait en voir plus souvent et un vrai coup de cœur animé de ce début d'année ! Visuellement réussi, empreint d'onirisme et d'espoir, ce long-métrage aborde le difficile sujet de la guerre de façon juste et adaptée à un jeune public (à partir de 6/7 ans) à travers une histoire humaine réellement touchante et émouvante. On ne peut que saluer le distributeur Eurozoom de nous proposer un si joli film, injustement boudé par le public depuis sa sortie en salles mais qu'il serait pourtant dommage de rater !

«Même quand les peuples sont à la merci des enjeux cruels de la guerre, ils créent des liens qui transcendent les frontières et les races.» Mizuho Nishikubo