[Critique] La Tortue Rouge

Le film

A travers l’histoire d’un naufragé sur une île déserte tropicale peuplée de tortues, de crabes et d’oiseaux, La Tortue Rouge raconte les grandes étapes de la vie d’un être humain.

Mon avis

Tout commence en 2006 par un mail en provenance du Studio Ghibli adressée à Michael Dudok de Wit. Séduit par le précédent court-métrage du réalisateur Father and Daughter, le studio souhaite travailler avec lui. Le réalisateur confie volontiers avoir dû relire le message à plusieurs reprises, n'y croyant pas trop. L'idée était que Michael réalise un film sur lequel les artistes de Ghibli apporteraient leur aide artistique. Le film serait en revanche réalisé 100% en France par un studio français, gage de la renommée et de la puissance de l'animation française (et surtout de ses animateurs) de par le monde. La Tortue Rouge était née !

Le réalisateur et le Studio Ghibli se tournent alors vers le distributeur Wild Bunch et vers la société de production Why Not Productions, spécialisée dans les films d'auteur. Cette dernière n'ayant pas l'expérience des films d'animation, le projet atterrira chez Prima Linea à l'été 2010. Le studio qui travaille alors sur Loulou, l'incroyable voyage va apporter son expertise de l'animation, tant au niveau de la gestion du projet que de la technique.


Father and Daughter

A la base, il y a l'idée du réalisateur de faire un film sur un être humain seul dans la nature, confronté à la solitude et qui doit apprendre à survivre. Il y a également l'envie de raconter l'histoire de la rencontre entre un homme et une femme, dans sa forme la plus simple.

Si l'idée d'origine - un naufragé sur une île tropicale - est relativement classique, le réalisateur souhaitait en faire un film beaucoup plus fort. Dangers, pluie, insecte, caprices de l'océan, extrême solitude... Ici, point de remake de Robinson Crusoé, mais l'histoire d'un homme qui interagit avec la nature et souhaite également à tout prix rentrer chez lui car l'île n'est pas si accueillante que ça.

La Tortue Rouge nous raconte le cycle de la vie, de manière très pudique et naturelle, avec une composante d’amour mais aussi un soupçon de cruauté et de réalisme. Pas vraiment de scénario mais plus un tableau mouvant, un film qui nous porte et nous emporte dans l'histoire de cet homme, échoué sur une île déserte et sur laquelle il va vivre toute son histoire.

L’histoire est racontée de façon linéaire et circulaire, avec un rythme lent et apaisant. A la façon d'un film japonais, celui-ci est en effet très contemplatif. Cela se ressent particulièrement dans les plans sur les arbres, le ciel, les nuages, les oiseaux qui tourbillonnent... « Ce sont des moments purs et simples, que l'on connaît tous » explique le réalisateur. « Il n’y a ni passé ni futur, le temps n’existe plus. »

Bien que le film puisse être découpé en 3 grands actes, il s'agit surtout d'un film dans lequel on plonge pour ressortir 1h20 plus tard, bercé par la beauté des images, par la musique et par la magie qui s'en dégage... une véritable traversée que l'on vit avec notre héros.

Magique et mystérieuse, la Tortue Rouge est au cœur de l'intrigue et de l'histoire de cet homme. Majestueuse et respectée, solitaire et paisible, cette créature de l'océan donne l'impression d'être proche de l'immortalité et contribue à rendre le film encore plus intemporel : l'animal était là avant et est encore là après, à la fois acteur et spectateur.

Dans les films Ghibli, le mystérieux et l'onirisme tiennent souvent une part très importante et se mêlent au réel du quotidien, ce n'est donc pas forcément surprenant de retrouver ici le même schéma. Le défi est de faire en sorte que le film ne soit pas trop mystérieux pour que le spectateur ne déconnecte pas, ce que le film parvient à faire avec brio. Le spectateur se laisse porter et emporter par cette mystérieuse tortue, et chacun pourra interpréter le film à sa façon, du grand art !

Le film compte trois producteurs - Isao Takahata et Toshio Suzuki, les deux producteurs du Studio Ghibli, ainsi que Vincent Maraval de Wild Bunch - présents depuis l'origine. Les trois hommes ont ainsi apporté un soutien indéfectible à ce projet atypique.

Tout au long du projet, le réalisateur a travaillé avec I. Takahata - crédité en tant que producteur artistique - et T. Suzuki. Les deux hommes ont partagé leurs idées et ont été très impliqué dans les étapes de développement de l'histoire et de pré-production. Tout ce travail a influé sur l'atmosphère du film, au niveau des symboles ou des messages par exemple, où sa double origine culturelle se ressent vraiment. Le réalisateur a également partagé l'expérience de Ghibli sur la réalisation d'un long-métrage. En revanche, une fois la production démarrée, le studio japonais s'est mis en retrait, se contentant de superviser et laissant leur indépendance aux équipes de Prima Linea.


Etude pour le film - © Michael Dudok de Wit

En contraste avec la tendance actuelle, La Tortue Rouge a été réalisée par une équipe réduite d’artistes européens triés sur le volet et avec un temps de production beaucoup plus long qu'à l'accoutumée. Cela a été rendu possible par des producteurs à l'écoute du projet et de son réalisateur. Après une phase de test de 2 ans, la production a été lancée en juillet 2013 pour se terminer fin 2015. Le film s'apparente ainsi à un véritable travail d'orfèvrerie où chaque petit détail, chaque scène, chaque mouvement a été travaillé avec un soin extrême, rarement (jamais ?) vu dans un film d'animation 2D. L'arrivée de Jean Christophe Lie (qui avait notamment travaillé sur Zarafa) en tant que chef animateur a été un élément clé du projet.

La gestuelle et l'animation des personnages sont ultra réalistes, loin du style cartoon que l'on retrouve généralement dans les films d'animation. Le moindre mouvement des personnages, un pli de vêtement, une ondulation de chevelure... rien n'a été laissé au hasard. Pour obtenir un tel résultat, les artistes ont eu recours à l’animationalytique : des comédiens ont été filmés pour servir de référence, puis les animateurs ont redessinés leurs poses, comme dans un cours de modèle vivant. En revanche, point de rotoscopie, l'acteur filmé a seulement servi de référence.

Les décors ont été créés sur papier au fusain, de façon très spontanée, avec de grands gestes, des frottements avec la paume de la main. Cet aspect artisanal donne une belle texture granuleuse à l’image. Le film a été animé (quasi) exclusivement grâce au Cintiq, un crayon numérique qui permet de dessiner sur une palette et voir le rendu immédiatement. Cette technique offre une ligne claire, très propre et très belle. Seuls le radeau et les tortues ont été animés en numérique puis redessinés à la main pour conserver une cohérence artistique.

En l'absence de dialogue, les comportements des personnages, la musique et le montage prennent une place encore plus importante. Le compositeur Laurent Perez del Mar a rejoint le projet alors que celui-ci était en cours de montage. L'écriture a suivi trois impératifs : respecter les silences, les bruits de la nature ; que la musique et les sons, les ambiances de nature se fondent totalement l’un dans l’autre ; et créer un rythme dans la narration avec la musique. La partition a ensuite été affinée au cours des projections tests jusqu'à trouver le bon équilibre et le bon rythme.

Le compositeur explique avoir -par exemple- utilisé des pièces de bambous dans l’écriture des percussions, ou encore avoir travaillé avec un udu (idiophone en forme de jarre, d’origine nigérienne) en bois pour trouver une tonalité à la fois aquatique et boisée. Les sons des respirations des personnages deviennent également naturellement plus expressifs.

Compositeur, monteur son et mixeur du film ont travaillé en étroite collaboration et ont accompli un travail incroyable. Les ambiances, le vent, les oiseaux et la musique ont été mixés ensemble pour créer une expérience encore plus immersive : un régal pour les oreilles et une vraie réussite !

En conclusion

Projet atypique, né de la volonté du Studio Ghibli de travailler avec le réalisateur Michael Dudok de Wit, La Tortue Rouge a en revanche été réalisé à 100% en France par le studio français Prima Linea avec des animateurs venus de toute l'Europe. Ghibli - et notamment Isao Takahata, crédité en tant que producteur artistique - ont apporté leur aide et leur regard sur la conception scénaristique et artistique, se contentant en revanche de superviser la production. Cette rencontre inédite entre l'animation française et japonaise offre un film poétique et onirique, emprunt de magie et de féérie, visuellement sublime.

Le scénario est prévisible et convenu - la vie d'un être humain dans tout ce qu'elle a de plus simple - mais définitivement touchant et émouvant. La force du film est dans sa beauté : la beauté du message tout d'abord, mais surtout la magie des images et de la musique. Pendant près de 5 ans, l'équipe du film s'est attelée à un véritable travail d'orfèvrerie, offrant un niveau de détail et de richesses, tant dans l'animation que dans les décors, rarement (jamais ?) atteint en animation 2D. L'environnement sonore, aussi bien la musique de Laurent Perez del Mar que les nombreux effets sonores, nous immergent encore plus sur l'île.

De manière épurée, profonde et pourtant tellement intense, le long-métrage nous dépeint une très belle fable sur la vie de l'Homme, tel le cycle de la vie. Encore plus qu'un film, la nouvelle réalisation de Michael Dudok de Wit est une ode au voyage et à l'évasion, une invitation à se laisser porter et emporter, universelle et intemporelle. Véritable claque cinématographique comme on n'en voit très rarement au cinéma... La Tortue Rouge est un chef-d’œuvre du 7e art, à voir et revoir pour en apprécier toute la richesse !