[Critique] Belladonna

Le film

Jeanne, abusée par le seigneur de son village, pactise avec le Diable dans l'espoir d'obtenir vengeance. Métamorphosée par cette alliance, elle se réfugie dans une étrange vallée, la Belladonna...

Un projet atypique

Eiichi Yamamoto est né en 1940 au Japon et s’intéresse à l’animation dès l’école secondaire. Il rejoint Mushi Production (fondé par le mangaka Osamu Tezuka en 1960), où il réalise la trilogie érotique Animerama qui met les femmes à l'honneur. Libre adaptation de l’essai La Sorcière (1862) de Jules Michelet, Belladonna est le dernier volet de cette série de films d’animation pour adultes. Le film a été récemment restaurée par Cinelicious à partir d’un négatif original et d’une copie de la Cinémathèque Royale de Belgique.

Sorti en 1973, Belladonna revient sur nos écrans 43 ans plus tard dans une version restaurée. Après Shéhérazade dans Les Mille et Une Nuits sorti en 1969 et Cléopâtre sorti en 1970, Belladonna présente en 1973 une sorcière médiévale prénommée Jeanne. Animerama marque un tournant dans la culture cinématographique japonaise, c'est la première fois qu'un film d'animation pour adultes est produit au Japon. L'ambition de E.Yamamoto est très risquée pour l'époque, le genre de l'animation est alors associé dans les esprits à la jeunesse et au grand public, influencé notamment par les studios Disney.

Une histoire féministe, médiévale et moderne à la fois

Jeanne, qui change de couleur de cheveux à chaque plan du film, représente selon le réalisateur l'idéal féminin dans la culture occidentale. Elle est une héroïne du 14ème siècle, et pourtant son statut de femme libre assumant sa sexualité se démarque de son époque. Eiichi Yamamoto cherche à dénoncer la violence faite aux femmes en offrant à son héroïne l'occasion de se venger du viol causé par le seigneur de son village. Jeanne, qui ne trouve aucun soutien chez son mari, trouve vengeance dans l'épanouissement sexuel et entraîne avec elle les habitants de la vallée où elle se réfugie.

Aidée par la fleur belladone aux vertus aphrodisiaques et hallucinogènes, elle se présente comme guérisseuse auprès des villageois. Cette liberté sexuelle, Jeanne l'obtient en pactisant avec le diable. La possession du démon est une thématique récurrente dans les œuvres médiévales, or ici il est lié à la jouissance sexuelle et est représenté par un pénis. En faisant l'apologie de la liberté du corps, le réalisateur fait également celle de la sorcellerie et du diable.

Une expérience artistique inédite

Belladonna brouille les genres et les techniques visuelles. L'aquarelle cohabite avec la gouache et l'art du collage, tandis que les plans fixes et animés alternent tout au long du film. Le lâcher-prise artistique est l'essence-même du côté psychédélique et poétique du film. Le réalisateur fait de la couleur une grande force dans son oeuvre. « Le fait de donner un mouvement même à la couleur et de la dramatiser est spécifique à Belladonna. » On trouve des influences artistiques très marquées, parmi lesquelles les œuvres de Gustav Klimt, d'Aubrey Beardsley, l'Art Nouveau ou encore le Pop Art.Cette apologie de la libération féminine constitue une aventure graphique représentative de la culture underground de l’époque.

Si les dialogues ne sont pas très présents, la bande-originale tient une place essentielle. En accord parfait avec les images qu'il accompagne, le rock psychédélique composé par le jazzman japonais Masahiko Sato rythme à merveille le film et en empêche les longueurs.

Loin des films d'animation traditionnels, Belladonna s'adresse à un public mûr et averti. Des scènes crues se succèdent pendant une grande partie du film, la plus marquante étant celle de l'orgie collective où la fleur hallucinogène permet une profusion d'images psychédéliques. Le plaisir est représenté sous toutes ses formes, allant de l'union charnelle des femmes avec des animaux et créatures mystiques à la démesure des attributs sexuels, notamment le tableau où une femme fait de la balançoire sur un pénis géant. La poésie se mêle à l'érotisme pour présenter un travail expérimental riche d'influences. Belladonna est une œuvre unique en son genre qui attirera les curieux, et ravira les adeptes des films cultes japonais !