[Interview] Le Grand Méchant Renard et autres contes

A l'occasion de la présentation en avant-première au Festival international du film d'animation d'Annecy du (Le) Grand Méchant Renard et autres contes, nous avons eu la chance et le plaisir de pouvoir interviewer les deux réalisateurs du film Benjamin Renner et Patrick Imbert, et échanger avec eux sur ce très beau projet... deux rencontres passionnantes que nous vous invitons à découvrir !


Benjamin Renner & Patrick Imbert

Ma critique complète du film est également en ligne, n'hésitez pas la lire !

Le Grand Méchant Renard est initialement une bande-dessinée, comment vous est venue l’idée d’en faire un court-métrage pour la télévision ?

[Benjamin RENNER] Ça a commencé comme un projet de court-métrage, un « special TV ». J’avais fait la bande dessinée Le Grand Méchant Renard pour me détendre après Ernest et Célestine, j’ai passé cinq ans dessus et je me suis dit que si je mettais cinq ans à adapter chacune de mes histoires ce serait très long. J’avais envie cette fois de raconter une histoire de manière spontanée. J’ai décidé de reprendre une histoire que j’avais en tête depuis mon adolescence, j’ai fait la bande dessinée sans avoir l’intention de l’adapter en animation et quand je l’ai finie il restait encore 6 mois avant de la publier. Je l’ai donnée à mon producteur Didier Brunner pour qu’il puisse la lire et il m’a dit d’en faire un long-métrage. Je n’avais pas trop envie de me lancer là-dedans mais un format de 26 minutes m’intéressait. J’avais envie de faire vivre les personnages, de les voir bouger. Je voulais optimiser le travail fait avec Patrick sur Ernest et Célestine, avoir un seul studio qui réalisait un film réuni dans un seul endroit. C’était l’occasion de prouver qu’en France on peut encore faire des films avec un budget moindre, une ambition artistique pas très exubérante mais des intentions prononcées.

A quel moment le film est devenu un long-métrage ?

[Patrick IMBERT] C’est l’initiative de Didier Brunner, le producteur de Folivari. Il était très content de ce qu’on était en train de faire sur le film. Studio Canal avait envie d’en avoir d’autres et nous avons repris ce qu’avait fait Benjamin par le passé pour cumuler trois histoires. On souhaite présenter le film comme un divertissement léger et plus modeste qu’Ernest et Célestine.

[BR] J’avais dit à Didier que je ne voulais pas faire de long-métrage mais il est revenu plus tard en insistant pour faire deux autres épisodes afin de vendre ça comme une trilogie. J’étais plutôt d’accord et je lui ai proposé mes deux autres histoires à condition que ce soit quelqu’un d’autre qui les réalise, et Patrick a accepté. On s’est lancé dans la production de ces trois épisodes pour la télévision et Didier est revenu en ayant signé pour qu’il s’agisse d’un long métrage. Je n’ai pas accueilli la nouvelle avec enthousiasme puisque ces courts-métrages ne sont pas fait pour être ensemble, on a eu la nécessité de trouver une astuce pour faire de la cohérence entre eux et c’était un gros défi. Je suis très content du charme du film malgré ce défaut.

[PI] Au départ, j’étais censé faire la direction de l’animation pour Le Grand Méchant Renard. Quand il s’est agi de faire deux autres films, Benjamin m’a proposé de les réaliser. On est assez proche humainement et artistiquement, on a eu l’habitude de travailler ensemble sur Ernest et Célestine où il est réalisateur et moi directeur de l’animation. On a reproduit ce schéma sur Le Grand Méchant Renard. Sur les deux autres moyens métrages (Un bébé à livrer et Il faut sauver Noël) Benjamin m’a donné les clés, j’en ai fait la réalisation (storyboard et direction) mais concrètement pendant deux ans on était les deux côte-à-côte dans le bureau, c’était toujours un travail de collaboration même s’il m’a laissé les rênes.

Est-ce que ça n’a pas été trop difficile de t’approprier les personnages de Benjamin ?

[PI] Si, un peu. Pour pallier le problème de l’appropriation des personnages c’est Benjamin qui a fait toutes les poses préparatoires de " layout " pour tous les plans d’animation des trois films. Concrètement, il s'agit d'une pose fixe qui va déterminer à quoi va ressembler le personnage pour le modèle. On s’est aperçu que c’était difficile pour les autres animateurs de faire exactement le style spontané de Benjamin. Chaque dessinateur a des spontanés différents. Je me suis approprié la narration et l’histoire mais finalement pas le dessin des personnages.

Comment s’est passée l’adaptation des bandes dessinées et comment est venue l’idée de la transition entre les trois histoires ?

[PI] Un bébé à livrer est la première histoire que Benjamin a faite, au départ c’était un cadeau de naissance pour sa nièce pour la naissance de son frère sous la forme de blog BD. Plus tard il a écrit Il faut sauver Noël, toujours sous cette même forme. Un bébé à livrer a ensuite été publié chez Vraoum (2011). Le Grand Méchant Renard a été en revanche conçu tout de suite comme une BD à éditer, et Il faut sauver Noël étant trop petit pour être édité à l’unité il a été rajouté en édition spéciale au Grand Méchant Renard.

[BR] Le Grand Méchant Renard est évident à adapter, c’est une histoire claire et nette. Dans Un bébé à livrer et Il faut sauver Noël c’est un système de sketches et de blagues. On a dû faire un vrai travail d’écriture tout en gardant l’esprit déglingué de ces personnages qui s’enfoncent et dont l’obstination fait la réussite. On montre que l’important n’est pas d’être intelligent mais d’être motivé pour aller au bout de son objectif. Les histoires sont très instinctives et n’ont pas vraiment eu de scénario mais très rapidement un travail de storyboard pour contrôler le rythme. On a fait plusieurs tentatives pour relier les trois histoires entre elles. J’apprécie le théâtre, voir un acteur jouer est ce que je préfère, j’aime mettre les acteurs en avant. Les animateurs peuvent s’exprimer comme des acteurs, ils ont tous une expérience dans le théâtre et j’ai choisi de jouer ça à fond, de rendre hommage au théâtre qui est une de mes références artistiques pour créer mes histoires. Relier ces trois histoires était artificiel quoi qu’il arrive donc j’ai décidé de jouer le jeu jusqu’au bout et de mettre en scène une troupe de théâtre qui joue ces petites pièces. Je mets mes personnages dans différentes conditions, ils sont des acteurs pour moi !

[PI] Nous avons commencé par un gros travail de sélection des gags pour essayer de faire une mise en scène via le storyboard. Nous avons reconstruit ces histoires jusqu’au montage pour faire une cohérence derrière. Nous avons fait beaucoup de versions et énormément de tâtonnements !

Comment avez-vous choisi les comédiens qui prêtent leurs voix aux personnages ?

[BR] Une directrice de plateau s’est occupée du casting (NDA : Céline Ronte). Le seul acteur qu’elle ne nous a pas proposé c’est Guillaume Darnault le renard, on l’avait vu dans la série Les Kassos, il jouait un lapin et on a choisi de le prendre. C’est un acteur fabuleux, capable de jouer des choses plus douces que la comédie. Les autres acteurs viennent aussi du théâtre. La directrice de casting était également d’accord pour travailler avec des enfants, nous avons donc fait un petit casting parmi des clubs de théâtre. On a eu des enfants parfaits tels des adultes miniatures, c’était presque glauque et je cherchais le contraire, des gamins maladroits, un peu timides. Je suis tombé sur trois enfants supers. Deux sont des enfants de doubleurs et sont habitués à venir sur les plateaux, c’était l’occasion pour eux d’imiter papa et maman, ils jouaient de façon ludique. J’avais l’impression d’être le renard à essayer de contrôler l’un des enfants qui était hyperactif, l’expérience était exactement dans mes attentes avec beaucoup d’énergie.

Comment avez-vous réussi à trouver ce dosage parfait entre l’humour et l’émotion ?

[PI] Il y a un ton qui vient de Benjamin bien sûr, et puis de notre culture commune lui et moi en termes de films burlesques et muets qui nous a guidé pour trouver ce ton innocent.

[BR] C’est l’objectif de tout réalisateur d’avoir ce dosage là. Quand tu fais de l’animation c’est délicat, tu n’as pas de recul, tu bosses tout le temps et c’est instinctif. On essaye de trouver le bon équilibre dans les scènes, quand tu fais une blague tu te marres la première fois et après c’est fini. La salle ne rit pas toujours quand on l’attend, on a été surpris des réactions des spectateurs. Nous avons une volonté globale d’être dans la légèreté et l’humour mais hélas il n’y a pas de recettes pour que ça marche ! Si tu suis une recette bien précise tu rentres dans des clichés et dans des attentes. Nous avons aussi travaillé avec des clichés évidemment, c’était inévitable, mais avoir envie de partager la légèreté et l’humour est essentiel.

Combien d’animateurs étiez-vous ?

[PI] Très peu, environ huit. Nous étions tous à Folivari, les décorateurs, coloristes et animateurs. La plupart de l’image a été faite sur place, c’est un circuit court avec des méthodes artisanales, qui permettent de bien faire les choses.

Le style graphique ressemble à celui d’Ernest et Célestine, est-ce volontaire ?

[BR] Ernest et Célestine est une adaptation, nous n’avions pas copié le style des livres qui est un graphisme différent. J’avais inséré ma façon de dessiner dans le film. Dans Le Grand Méchant Renard, j’y suis allé à fond puisque c’est vraiment mon style et ma manière d’animer. Le style graphique est moins soigné que dans Ernest et Célestine pour avoir quelque chose de très sensible et subtile, j’ai toujours fait ces dessins là comme une récréation. Ces personnages sont là pour me détendre et raconter des histoires spontanées, je voulais la même chose sur le film avec des dessins spontanés. C’est un style graphique très chouette à travailler, c’était un vrai bonheur de travailler avec l’équipe.

[PI] C’est le style propre de Benjamin mais qui vient du travail fait sur Ernest et Célestine. Benjamin a été influencé par tout ce travail et cela se ressent dans Le Grand Méchant Renard. Pour retrouver l’aspect des dessins de Gabriel Vincent (l’auteur des livres Ernest et Célestine) qui sont des croquis, l’animateur fait lui-même les dessins qu’on voit à l’écran. Un coloriste vient ensuite combler les trous avec des zones de couleurs en tenant compte des volumes que suggèrent le trait.

Les décors semblent eux avoir été fait à partir d’aquarelles...

[PI] Les mêmes chefs décorateurs ont travaillé sur Ernest et Célestine et sur Le Grand Méchant Renard. Sur le premier, qui disposait d'un budget plus important, l’équipe a eu le temps de faire de vraies aquarelles qui ont ensuite été scannées puis réutilisées pour Le Grand Méchant Renard. En regardant en détail tous les arrières-plans, vous pourrez ainsi retrouver certains éléments comme des arbres.

Avez-vous réussi à trouver des outils pour vous faciliter la tâche ?

[PI] Tout le travail est du " traditionnel numérique ". On travaille avec une tablette graphique mais on dessine à la main tous les dessins un par un, sans assistance d’ordinateur. Le public verra un film fini mais ce qui est important à dire aux spectateurs est que nous avons travaillé dans des conditions artisanales avec une petite équipe, nous sommes fiers d’avoir pu faire le film avec un budget très bas pour un long métrage. Nous sommes contents de montrer que si on a des bonnes méthodes qui respectent l’artistique et l’humain, on peut faire des choses très bien, favorisées par le studio Folivari !

La musique est omniprésente dans le film, elle est plutôt classique, comment vous avez procédé ?

[BR] J’ai fait appel à Robert Marcel Lepage, un compositeur avec qui j’avais envie de travailler depuis un certain temps. Je ne voulais pas que ce soit un film trop ambitieux, j’avais pour objectif que chacun s’éclate à faire ce qu’il avait à faire, sans torture mentale ou excès de réflexion. Il se trouve que Robert est quelqu’un qui travaille de cette manière et je lui ai laissé carte blanche. On a discuté ensemble des intentions, au début il partait sur quelque chose de très country et je trouvais que ça donnait une couleur trop américaine au film. On a écouté les maquettes et donné nos retours jusqu’à l’enregistrement final. J’adore son travail, il est fabuleux ! Hélas il est loin de tout, il est au Québec et on ne peut pas profiter de ces moments avec lui, c’est dommage. Merci de me permettre de le mettre en avant !

Benjamin, quel est ton personnage préféré ? As-tu d’autres projets avec ces personnages ?

[BR] J’ai réalisé que je n’étais pas capable de répondre à cette question, les personnages ont tous une petite partie de moi, c’est comme si on demandait à un parent quel était son enfant préféré ! Je sors ces personnages pour me distraire et ils me viennent de ma famille, je les ai inventés pour eux, c’est impossible de dire quel est mon préféré mais je me représente avec le cochon. Il y a aussi une grande partie de moi dans le renard, inspiré de mon adolescence, je suis très à l’aise avec lui mais j’adore aussi le canard qui malgré son côté antipathique reflète ma partie parfois orgueilleuse et prétentieuse ! J’ai des histoires dans les tiroirs mais je ne sais pas trop quand je vais les reprendre. J’ai envie de faire un break pour éviter la lassitude et changer d’air ! Je travaille sur un autre projet inédit avec d’autres univers et d’autres personnages.

Que représente le Festival d’Annecy pour vous ?

[BR] Pour moi il a une valeur affective assez forte. A la base je n’avais pas prévu de faire de l’animation, je n’ai jamais pris de cours. J’ai fait les Beaux Arts d’Angoulême et en 3ème année je faisais de plus en plus d’animation. J’ai passé et réussi le concours de l’école La Poudrière, dédiée aux gens qui savent faire de l’animation sans pour autant bien connaître le milieu. Je ne me sentais pas trop à ma place mais j’ai découvert des choses que j’adore. Annecy a été une sorte de rêve, j’ai rencontré plein d’artistes, été ébahi devant plein de films ! J’adore Annecy et pour moi c’est un rêve d’étudiant qui perdure, un festival de cinéma où on vient en tongs !

[PI] Le Festival d’Annecy représente des vacances pour tous les professionnels de l’animation, on se réunit une fois par an, il fait beau, on boit l’apéro et on voit quelques films !

Merci à tous les deux pour votre gentillesse et votre disponibilité, et encore une fois un grand BRAVO pour ce film !