[Critique] L'Île aux Chiens

Le film

En raison d’une épidémie de grippe canine, le maire de Megasaki ordonne la mise en quarantaine de tous les chiens de la ville, envoyés sur une île qui devient alors l’Ile aux Chiens. Le jeune Atari, 12 ans, vole un avion et se rend sur l’île pour rechercher son fidèle compagnon, Spots. Aidé par une bande de cinq chiens intrépides et attachants, il découvre une conspiration qui menace la ville.

Notre avis

Plusieurs dizaines d’années avant les avancées en matière d’images de synthèse, le stop motion était avant tout un moyen de réaliser des effets spéciaux. De La Belle et la Bête de Jean Cocteau, au King Kong de 1933, en passant par le premier Star Wars de George Lucas, c'était un moyen de rendre l’impossible envisageable. Ce n’est que plus récemment que des longs métrages en stop motion ont vu le jour, de L'étrange Noël de Monsieur Jack de Tim Burton à Ma vie de courgette.

L'Île aux Chiens est encore différent : c’est une histoire qui donne vie à tout un univers ! Le film est sans doute l'un des plus ambitieux et exigeants de Wes Anderson. De ces marionnettes complexes et de ces plateaux de tournage miniature émerge un royaume plus vrai que nature constitué d’aventuriers à la truffe fraîche dont on comprend volontiers la détresse. Si l’atmosphère a quelque chose de fantaisiste, les préoccupations, petites et grandes, sont celles, bien concrètes, du monde moderne : amitié, famille, avenir de l’humanité, et nécessité de collaborer pour réparer nos erreurs et nettoyer derrière nous. Plus que jamais, le réalisateur et son équipe mettent l'absurde au service de sujets beaucoup plus graves et sérieux.

L'Île aux Chiens est le neuvième long métrage de Wes Anderson et son deuxième film d’animation en stop motion après Fantastic Mr. Fox. En 2018, le réalisateur met en scène une véritable épopée...

Au Japon, dans un proche avenir, le pays est soudain en proie à une épidémie de grippe canine et à une vague d’hystérie anti-chiens. Dans une décharge flottante surnommée l’Île Poubelle, une bande disparate de cinq canins exilés ont décidé de se serrer les coudes afin de réussir à survivre et font une découverte incroyable : un jeune pilote vient d’atterrir en catastrophe sur leur île et s’apprête à les entraîner avec lui dans une aventure bouleversante ponctuée d’humour, d’action et d’amitié.

Entre son décor japonais plus ou moins imaginaire, sa construction qui rappelle les chapitres des mangas, et un mélange de thèmes variés comme la nature, l’héroïsme, la technologie, l’entraide et l'honneur, L'Île aux Chiens fait écho à la pop culture japonaise. Le scénario est également un hommage aux films de monstres japonais des années 1950/60 et à leur cortège de catastrophes naturelles.

Si l'intrigue du film est relativement simple - un outsider (le jeune pilote) qui arrive sur une terre étrangère (l’Île Poubelle) et l’histoire intemporelle des brebis galeuses (ou plutôt ici des chiens galeux) qui luttent contre un pouvoir aveugle -, ici, ce sont les détails qui font toute la magie. Le film est une ode au lien indestructible unissant les petits garçons (mais aussi les maitres en général) et leurs compagnons canins, source d’innombrables aventures. Chacun des cabots a un parcours attachant et élaboré, l’architecture de l’Île aux Chiens est ingénieuse bien que désordonnée, et l’idée de l’enfant qui se lance à la recherche de son fidèle compagnon déclenche une succession d’événements aux répercussions monumentales.

Contrairement à la plupart des films réalisés en infographie, le stop motion n’implique pas une représentation exacte de la réalité, et encore moins lorsqu’il s’agit d’un film de Wes Anderson dont l'univers singulier est reconnaissable entre mille. L'Île aux Chiens met en lumière les défauts et les imperfections des personnages, en jouant sur des dimensions plus intérieures qu’extérieures. L’univers mis en scène ne s’inspirant d’aucune source existante, il a fallu inventer un univers et un style totalement inédits qui font toute la force du film et lui donnent son charme si particulier.

Toute la tendresse, l’humour et l’inventivité proviennent des 130 000 photographies qui créent l’illusion d’une expérience immersive. Depuis quelques années, l'utilisation du stop motion a été simplifié grâce à des logiciels spécialisés et des caméras numériques, mais malgré tout cette technique d’animation met souvent la patience des réalisateurs les plus expérimentés à l’épreuve ! Le « tournage » du film a été un périple de deux ans, qui aura réuni une équipe de plus de 670 personnes, dont plus de 70 aux commandes du département des marionnettes et 38 autres au sein du département d’animation.

Avec L'Île aux Chiens, c’est la quatrième fois que Wes Anderson collabore avec le compositeur oscarisé Alexandre Desplat. Le musicien n’a pas hésité à élargir à nouveau ses horizons en composant une partition qui, à l’instar du film, emprunte certains éléments de la culture japonaise mais parvient à créer une identité sonore singulière. La musique devient un élément à part entière du film : un peu comme l’Île Poubelle, la musique est composée d’un bricolage d’éléments hétéroclites qui, une fois rassemblés, forment un univers fantastique vivant et cohérent !

En conclusion

Tout commence par un mélange surprenant et terriblement convaincant d’intérêts convergents pour les chiens, l’avenir, les décharges publiques, les aventures enfantines et le cinéma japonais... S’il fallait définir L'Île aux Chiens en un seul mot, ce mot serait sans doute « échelle », à la fois pour le labeur minutieux à si petite échelle que requiert l’animation en stop motion, et l’envergure véritablement spectaculaire de cette histoire, où la meute de l’Île Poubelle se réunit pour atteindre la liberté et découvrir son véritable potentiel.

L’histoire, qui met en scène des canins bavards, des femmes fatales à fourrure, un petit garçon aviateur, une intrépide journaliste de cour d’école, des virus mutants, une île mystérieuse et la révélation d’une terrible erreur humaine, nous emporte et nous transporte dans un tourbillon ambitieux d'intrigues (graves) et de sentiments (joyeux).

Plus exigeant et difficile d'accès que Fantastic Mr. Fox, L'Île aux Chiens n'en demeure pas moins un très belle réussite à réserver à un public un peu plus mature (à partir de 12 ans) et/ou averti. Wes Anderson nous offre une fable politique qui a du chien, cynique et caustique, absurde et décalée, drôle et touchante, mais surtout délicieusement réussie et avec une animation au poil !!